En matière d’électricité, un bon monopole vaut mieux qu’un mauvais marché

Pendant longtemps, l’électricité en France était produite, transportée et distribuée par un monopole public, EDF. Elle était alors moins chère, moins carbonée, et moins dépendante des importations que l’électricité des autres grands pays européens. A partir des années 1990, le paysage est balayé par le souffle de deux courants largement idéologiques : la concurrence et l’Europe. Pour l’électricité, un modèle de marché va s’imposer, bientôt élargi à l’ensemble de l’Union européenne, y compris à la France.

Concurrence et Europe ne sont pas des gros mots. L’Europe a été, et reste pour beaucoup, un grand rêve. Quant au marché, tous les économistes savent qu’il est un formidable mécanisme pour raboter les rentes, susciter les innovations, générer l’efficacité. Mais ils savent aussi que cela est seulement vrai lorsque le marché fonctionne ; et qu’il ne fonctionne pas toujours. Ils ont depuis belle lurette dressé la liste des « pannes du marché » : présence d’externalités, biens publics purs, etc. Dans ces cas-là, le marché, incapable d’apporter ses admirables bienfaits, doit être ou corrigé ou remplacé. Tel est justement le cas de l’électricité.

Tout d’abord, il n’y a pas de concurrence possible pour le transport et la distribution d’électricité (dont le coût est presque aussi élevé que le coût de la production d’électricité), qui restent donc des monopoles contrôlés. Qu’à cela ne tienne, on saucissonne la fourniture d’électricité en trois morceaux : production, transport et distribution. Ensuite, pour qu’il y ait concurrence, il faut qu’il y ait des concurrents. En France, il n’y en avait qu’un, EDF. On en a donc fabriqué, au moyen d’un stratagème ubuesque : obliger EDF à vendre le quart de sa production nucléaire à d’autres acteurs, principalement GDF-Suez (Engie), à un prix fixé par le gouvernement. Cette fausse concurrence ne peut apporter aucun des gains attendus de la vraie concurrence.

Le pire concerne le rôle central donné aux prix de marché. La plupart des techniques de production de l’électricité (de l’hydraulique à l’éolien, en passant par le nucléaire) sont hautement capitalistiques : gros investissements, puis petites dépenses de fonctionnement. Le coût de production d’un kWh de plus (dit « marginal ») est principalement ce coût de fonctionnement – et il est inférieur au coût total.

Réseaux nationaux largement interconnectés

Le prix qui s’établit sur le marché de gros de l’électricité reflète ce coût marginal. Le producteur qui vend à ce prix-là perd donc sa chemise. Marcel Boiteux, haut fonctionnaire et directeur d’EDF de 1967 à 1987, l’a souligné dès 1956, dans un article justement célèbre. Il en concluait que la tarification désirable doit certes s’appuyer sur le coût marginal, mais augmenter celui-ci d’un certain montant (qu’il définissait). Le système actuel ignore totalement cette réalité. Il a créé un marché européen sur lequel s’établit, heure par heure, un prix nécessairement faible.

Aujourd’hui, ce prix de gros est doublement tiré vers le bas. Il l’est d’abord par la baisse des prix internationaux du charbon et du gaz. Ces prix, qui ont été au cours des trois dernières années divisé par trois aux Etats-Unis à cause de la production de gaz de schiste, déterminent largement le coût de production de l’électricité thermique. C’est souvent elle qui est la production « marginale », et son coût commande le prix du marché.

Il l’est aussi par le développement des énergies renouvelables. Ce développement doit tout au politique (sans subventions, pas d’éolien ou de solaire), et rien au marché. Mais il impacte fortement le marché. La production, intermittente, se déverse sur le marché, et pèse sur les prix.

On a même vu, à des heures où le vent soufflait fort et où le soleil brillait beaucoup, et alors que la demande d’électricité était faible, les prix devenir négatifs. Cela n’affecte pas la production d’électricité renouvelable, puisque celle-ci est rémunérée par des subventions. Mais cela tire les prix vers le bas.

Pour compléter le tableau, on a des réseaux nationaux assez largement interconnectés, et un prix de l’électricité qui tend à être partout le même. En pratique, il est dominé par la situation en Allemagne. On a donc en matière énergétique – comme en matière monétaire – des politiques divergentes et un prix unique, qui font la recette d’un mauvais mariage.

La faute aux subventions aux renouvelables

Une foi aveugle dans les vertus du marché, combinée avec un interventionnisme maladroit, a ainsi conduit à une triple impasse. D’une part, les électriciens européens sont presque tous en grave difficulté et beaucoup perdent annuellement des milliards d’euros. Pour échapper au piège créé par le marché européen, ils essaient de se réfugier dans le transport et la distribution d’électricité (en situation de monopole), dans les renouvelables (fortement subventionnés), ou en dehors de l’Europe.

Le marché, d’autre part, optimise sans doute l’usage des centrales existantes, mais sûrement pas la création de centrales nouvelles. Comme personne n’est prêt à investir dans un système structurellement déficitaire, l’ombre de la « Grande Panne » se profile à l’horizon. On cherche la solution dans de nouvelles subventions à l’investissement.

Enfin, cette forte baisse des prix de gros s’accompagne d’une forte hausse des prix de détail payés par les ménages et les entreprises. L’explication de ce paradoxe est la suivante. La baisse des prix de gros ne provient pas d’une baisse des coûts de production de l’électricité en général, mais seulement de la baisse des coûts de l’électricité marginale. Surtout, les subventions aux renouvelables – 5 milliards d’euros par an en France, bientôt le double ; 25 milliards en Allemagne – sont intégralement répercutées sur le prix de vente de l’électricité.

En matière d’électricité, un bon monopole vaut probablement mieux qu’un mauvais marché. L’Europe a voulu chasser l’Etat par la porte ; le voilà qui rentre par les fenêtres, et qui se conduit comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Gare aux dégâts !

Rémy Prud’homme (professeur émérite de l’université Paris Est Créteil Val de Marne)

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