En Roumanie, danse avec les ours

Danse de l'ours à Comanesti, fin décembre 2013. La cérémonie porte chance pour l'année à venir. Photo Bogdan Cristel. Reuters
Danse de l'ours à Comanesti, fin décembre 2013. La cérémonie porte chance pour l'année à venir. Photo Bogdan Cristel. Reuters

Dans le nord-est de la Roumanie, chaque année, la commune d’Asau est le théâtre d’une drôle de parade. Dans le silence du village endormi sous la neige, chacun se prépare à revêtir la peau de l’ours. Nul ne se souvient à quand remonte la première «danse de l’ours» à Asau, mais elle s’est transmise de génération en génération. «De mémoire d’homme, on a toujours dansé l’ours à Asau. Mon père et mon grand-père le faisaient déjà», raconte Danut Nicodim, responsable de la bande des ours d’Asau.

Autour du nouvel an, les danseurs disparaissent dans les peaux de bêtes, qui pèsent jusqu’à 30 kilos, directement cousues sur eux. Seuls leurs visages peuvent être aperçus furtivement, sous la gueule de l’animal. Le cortège avance au rythme des tambours et flûtes, alternant gesticulations et pauses très brèves. Entre chaque couplet crié par le meneur, véritable dialogue avec l’animal proche de l’incantation magique, les ours miment la rébellion et sont rappelés à l’ordre par les coups de fouets. En réponse aux hommes, les bêtes font voltiger les lourds pompons rouges qui ornent leurs cous.

«Mauvais esprit»

A Asau, ils sont entre 20 et 100, lorsque rentrent au pays ceux qui sont partis travailler à l’étranger. Danut parle de «famille» en évoquant la troupe, car dans ce village, les femmes et les enfants aussi sont de la partie. La danse fédère et resserre les liens sociaux autour de ce rituel ancestral de guérison. «On éloigne les mauvais esprits installés durant l’année», affirme le meneur. L’ours est craint et vénéré dans toute la Roumanie qui compte une des populations les plus nombreuses d’Europe. Côté sauvage de l’homme, incontrôlable, libre et rebelle, sa danse incarne la mort et la résurrection de la nature car pendant que les hommes dansent sous la peau d’ours, l’animal, lui dort, leur accordant une trêve hivernale.

Martin ou Martinel (petit Martin), c’est le nom de l’ours roumain. On lui promet du miel en échange de sa docilité. La danse anthropomorphe l’infantilise et renoue avec la tradition du montreur d’ours, celui qui vit avec l’animal et se situe à la limite de la communauté des humains. Au contact de l’animal qu’il a domestiqué et avec lequel il vit, il est devenu passeur entre le monde des hommes et celui des bêtes, la civilisation et le monde sauvage. Le montreur, devenu meneur d’une troupe d’ours humanoïdes, est l’intermédiaire avec le monde magique puisqu’il comprend le langage de l’ours et vit en osmose avec l’animal. Aboli par le communisme, le métier de montreur d’ours était réservé aux Tziganes auxquels on prêtait des pouvoirs magiques.

Moment charnière

«Quand tu étais petit, tu étais très beau, mais depuis que tu as grandi, tu me fais vaciller sur mes jambes», dit la chanson de l’ours. C’est le conflit générationnel qui s’inscrit ici en filigrane. L’ours incarne alors le fils de l’homme, sauvage dans sa toute-puissance, lorsque arrive l’heure de son indépendance. Comme dans tout cycle de la vie, le rapport de force entre le père et le fils s’inverse. La danse incarne ce moment charnière.

De la veille de Noël à l’Epiphanie, les ours d’Asau et du reste du nord de la Roumanie vont danser à perdre haleine et célébrer la liberté, avant de ranger leurs peaux qui attendront sagement que l’animal hiberne à nouveau pour que la bête qui sommeille en l’homme reprenne vie l’année prochaine.

Irène Costelian, correspondante à Bucarest.

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