La Grèce généreuse d’Henry Miller fera-t-elle les frais de la crise?

Gilles, qui vit depuis plusieurs décennies sur l’île de Naxos, m’a raconté une anecdote datant de ses voyages de jeunesse dans les années 1970 à travers le pays. Il en a d’ailleurs mille autres du même genre. Demandant à son logeur d’occasion, dans un village de Crète, une bonne adresse pour manger, celui-ci téléphone et l’envoie à une certaine taverne dont il reviendra ivre et repu sans qu’on accepte qu’il débourse un sou. Les mémoires de voyageurs fourmillent d’histoires similaires, et tout routard de rencontre vous en servira dans le même style.

On pourrait regretter que les choses aient changé depuis cette sorte de bon vieux temps où l’hospitalité et le partage prévalaient, face noble des années difficiles et pauvres d’après-guerre, voire vestige de ce temps primitif où les largesses seigneuriales étaient l’apanage d’un peuple obscur, byzantin et ombrageux. Faut-il s’attrister qu’avec la modernité tout ceci se soit effacé au profit de rapports sociaux plus conformes aux habitudes de la clientèle internationale des grands hôtels de bord de mer?

Il n’y a rien à regretter car heureusement rien n’a changé ou si peu (et il n’y a presque pas de grands hôtels de bord de mer en Grèce). Il y a trois jours, Laurence, une autre expatriée, passe devant le verger du fermier Manolis. Elle manque de citrons, elle en achèterait bien quelques-uns, ils sont très beaux. On échange des compliments. Manolis n’a pas le temps maintenant mais il s’en occupera. Le soir, ouvrant sa porte, elle en trouve quatre kilos dans un sac. On ne peut songer à proposer un prix: ce serait inconvenant. On trouvera peut-être autre chose en retour, ou peut-être rien, et peu importe.

Comme l’explique Henry Miller qui condense dans Le Colosse de Maroussi cet élément culturel: «Un Grec n’a pas de murs autour de lui: il donne et prend généreusement.» Combien de clients d’hôtel repartent chargés de confitures après des adieux fraternels? «Reviens nous voir», me disait Yorgos, le patron de l’hôtel où nous avions séjourné. Depuis, nous ne passons pas par là sans prendre le petit déjeuner à son hôtel (gratuitement, cela va de soi) et discuter de la santé de chacun, et bien sûr de politique. Yorgos est un ami de Manolis Glezos, célébrité nationale et natif de l’île, député européen de plus de 90 ans, celui-là qui décrocha de nuit avec un camarade le drapeau nazi de l’Acropole et qui passa près de la mort dans les geôles des colonels. Pourtant Yorgos, qui se dit de gauche, n’aime pas beaucoup Syriza: «Si tu as une maison, une hypothèque, tu paies, c’est normal, et si tu ne peux pas, tu perds ta maison, voilà.» Lui-même d’ailleurs a obtenu une baisse de ses remboursements car bien que l’hôtel ne désemplisse pas, il ne parvient pas à nouer les deux bouts à cause de l’explosion des charges et taxes. Si l’Etat a sauvé des banques à coups de milliards, c’est normal aussi: on ne peut pas fonctionner sans les banques. […]

Pour d’autres commerçants plus haut dans la rue, l’avis est tranché: Varoufakis est un cinglé qui a failli précipiter le pays dans l’abîme; l’Allemagne écrase les autres comme toujours et la France a sauvé la Grèce d’une expulsion de l’euro. Quant à Tsipras, un communiste, voilà tout, dit la vendeuse avec une flamme vengeresse.

Mais même si les commerçants sont soulagés car le business du tourisme a besoin de l’euro, une grande partie de la population n’en a que faire. Elle courbe le dos en attendant peut-être qu’un nouveau Glezos emporte la Bastille ou la Vouli. […]

«Ce n’est pas facile», disent sobrement les voisins, des retraités qui un jour m’ont prêté une chambre pour des amis lors de vacances, et qu’il n’a pas été question un seul instant de payer.

Gilles, qui doit faire des contrôles réguliers après une opération du cœur, explique: «Je ne paie que le laboratoire. Le médecin, privé, refuse que je paie la prise de sang et l’entretien. Il dit que ce n’est pas du travail.»

Payer pour ce qui n’est pas du travail est impensable dans un pays où la fierté de chacun réside dans le fait que nul n’est au service d’un autre. Si vous rencontrez une serveuse qui vous donne du «Yes Sir» ou qui revient vous demander si tout va bien, elle n’est pas Grecque. La Grecque ne vous demandera rien mais vous offrira le dessert, car restaurant ou pas, on est chez elle, et d’ailleurs vous êtes bienvenu dans la cuisine. Payer des citrons entre voisins aliénerait gravement la relation en imposant une transaction entre un client et un vendeur.

On s’offre des citrons mais aussi de l’affection; on se touche, on s’embrasse, mais familialement, sans dramaturgie de l’effusion. On dit que c’est l’Orient, la Méditerranée, et chaque voyageur a sa théorie incertaine à ce sujet, pleine d’évocations littéraires qui n’épuisent jamais le sujet ni l’étonnement et n’expliquent pas grand-chose en somme, sinon que c’est à la fois différent, agréable, et curieusement naturel. Et bien évidemment, cela n’a rien d’exclusivement «grec». Cela recèle en effet quelque chose d’universel, mais d’autres cultures l’ont largement enfoui sous des normes régissant plus rigidement les interactions sociales.

Avant de conclure une vente, avant de passer en caisse pour cette opération accessoire qui consiste à verser du liquide, il convient de parler. Chez Matakias, qui tient la boutique de draps, on parle dix minutes des événements du jour avant de passer en caisse. Il faut son temps. C’est la Grèce. Ce n’est pas le pays des bons comptes qui font les bons amis.

Le revers de la médaille, c’est que dans de telles sociétés, la frontière entre les petits cadeaux entre amis et les petits arrangements entre soi n’a pas la clarté qu’elle prétend (mensongèrement sans doute) avoir ailleurs. On ne sait pas trop, mais quelle importance? Jusqu’ici chacun vivait et mangeait dans cette sorte de désordre, et la partie grise de l’économie était bien de l’argent en circulation dans le pays.

Rien n’a encore changé en Grèce. Mais la pression qui s’exerce sur ce pays s’exerce aussi sur sa culture. Comment en sortira-t-elle? […] Ceux qui aiment vraiment ce pays, qui s’y sont expatriés ou qui y reviennent encore et toujours, craignent une normalisation qui les laisserait privés de ce chaos existentiel.

Louis de Saussure, University of Neuchâtel, Department of language and communication science.

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