La politique européenne de cohésion n’est pas une œuvre de charité

Les Français ont le plombier polonais. A l’Est, nous avons le patron français. Je suis une élue roumaine d’origine française. Que je sois à Paris, en visite, ou à Bucarest, où j’habite, je fais mes courses chez Carrefour et Auchan. A la maison, en Roumanie, mon eau est fournie par Veolia, mon gaz par GDF-Suez. Pour le téléphone, c’est Orange. Et je règle toutes ces factures par l’intermédiaire d’une branche locale de la Société générale.

Cet état de fait résulte d’un accord passé entre l’est et l’ouest de l’Europe. Après la chute du mur de Berlin [le 9 novembre 1989], quand l’Europe centrale et orientale s’est rapprochée de l’Union européenne (UE), les gouvernements de l’Est ont levé les barrières à l’échange de marchandises et à la libre circulation des investissements et des capitaux.

L’ouverture s’est faite sans conditions. Sans surprise, les grosses multinationales n’ont fait qu’une bouchée de la concurrence locale atrophiée par des décennies de collectivisme. Des secteurs entiers de l’économie sont passés dans les mains de patrons d’entreprises occidentales.

En contrepartie, les gouvernements d’Europe de l’Ouest se sont engagés à aider l’ancien bloc communiste à rattraper son retard et ce, grâce à leurs savoir-faire et aux subventions européennes. Le pacte était clair et mutuellement bénéfique. Et il a fonctionné pendant des années. C’est la magie de ce que l’on appelle la politique européenne de cohésion.

Les plus riches grincent des dents

Mais aujourd’hui, les gouvernements ouest-européens sont en train de revenir sur leurs promesses. Le projet de budget européen pour la période 2021-2027 présenté par la Commission européenne prévoit une coupe de 10 % dans les politiques de cohésion. Les Etats les plus riches grincent des dents.

En amont d’un sommet européen où les chefs d’Etats et de gouvernements doivent discuter des finances de l’Union, les premiers ministres du Danemark, de la Suède, de l’Autriche et des Pays-Bas ont rédigé une lettre acrimonieuse qui se résume en une phrase : « En tant que contributeurs nets, nous sommes disposés à payer plus au budget européen que ce que nous en retirons, mais il y a des limites. »

La petite histoire que se raconte le groupe des « contributeurs nets » est idyllique. Les gouvernements ouest-européens seraient des âmes charitables qui viendraient au secours de leurs voisins de l’Est. Des voisins d’ailleurs assez ingrats si l’on considère les cas de messieurs Orban et Kaczynski, qui empochent des chèques européens d’une main et font des doigts d’honneur à Bruxelles de l’autre. Mais la réalité macroéconomique, elle, raconte une tout autre histoire.

Les transferts d’argent publics des Etats ouest-européens vers les Etats est-européens sont bien inférieurs aux juteux profits que tirent les entreprises occidentales de leurs investissements orientaux. La Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie reçoivent peut-être l’équivalent de 2 % à 4 % de leur produit intérieur brut (PIB) sous forme de fonds européens, mais le flux des capitaux privés sortant de ces pays sous forme de profits et revenus de la propriété est presque deux fois supérieur (voir graphique). Contrairement à la croyance populaire, l’argent va principalement de l’Est à l’Ouest en Europe, et pas l’inverse.

Fuite des cerveaux

L’appartenance à l’Union européenne a par ailleurs un coût pour les pays de l’Est. Prenons le secteur de la santé, par exemple. Aucun fonds européen ne vient compenser la perte annuelle de 10 % des médecins roumains, partis soigner des patients à l’Ouest. Peu après l’adhésion de la Pologne à l’UE, environ 60 % des étudiants de 5e et 6e années de médecine déclaraient vouloir quitter le pays pour exercer à l’étranger. Ce chiffre a atteint 90 % en Bulgarie !

Des étudiants, des travailleurs qualifiés et des chercheurs qui partent, et ce sont les forces vives d’une nation qui disparaissent. Ce sont aussi des pertes sèches pour les Etats de l’Est qui ont financé leurs études — la formation des 70 000 médecins roumains partis à l’étranger depuis l’adhésion à l’UE a coûté environ 8 milliards d’euros à l’Etat roumain. Or, la fuite des cerveaux est une donnée qui n’apparaît pas dans les tableaux Excel de la Commission européenne quand elle calcule la contribution de chaque Etat au budget européen.

Lorsqu’ils se rencontreront à Bruxelles pour négocier le prochain budget européen, les dirigeants des pays les plus riches devraient regarder la situation dans son ensemble. Il faut tordre le cou à l’idée qu’il y aurait d’un côté les contributeurs nets au budget (les perdants) et de l’autre des bénéficiaires nets (les gagnants). Cette idée est fausse du point de vue économique — nous sommes tous des bénéficiaires nets du marché européen. C’est aussi une bombe politique pour l’Europe — on passe vite du « I want my money back » thatchérien au « Take back control » des tenants du Brexit.

L’Union européenne est un grand contrat social passé entre les Européens. Il faut que chacun honore sa part du marché. L’Europe de l’Ouest a beaucoup profité de l’élargissement à l’Est. Il est grand temps que les dirigeants européens s’en rappellent. La politique européenne de cohésion n’est pas une œuvre de charité.

Clotilde Armand (Député européenne centriste franco-roumaine (groupe Renew Europe), élue en Roumanie, membre de la commission des budgets et ancienne chef d’entreprise)

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