L’agriculture doit protéger les ressources du continent au lieu de les épuiser

En 2009, les revenus agricoles ont chuté dans l’ensemble de l’Union européenne, tout particulièrement en France. Les éleveurs laitiers, qui ont vu leurs prix baisser de 20 %, sont parmi les plus touchés. Malgré les 55 milliards dépensés par l’Union via la politique agricole commune (PAC), censée assurer aux agriculteurs un niveau de vie équitable, celle-ci n’a manifestement pas atteint son but.

Il y a encore peu de temps, les listes des bénéficiaires des aides de la PAC étaient considérées comme des secrets d’Etat. Pas de quoi s’étonner : elles révèlent que, loin de soutenir les petites fermes familiales comme peuvent le penser nos concitoyens, la PAC aide d’abord les plus grands propriétaires fonciers et l’agribusiness. Les données au niveau européen montrent que 85 % des aides versées vont à 17 % des plus gros bénéficiaires.

La raison en est que, sous la logique perverse de la PAC, les plus grandes exploitations aux terres les plus fertiles reçoivent le plus de soutiens publics. En plus d’aider les plus riches et les plus grosses entreprises à racheter leurs voisins, ces soutiens et subventions, qui se cristallisent dans le foncier et les droits à produire, créent une barrière à l’entrée : jeunes et nouveaux arrivants doivent acheter ces actifs et démarrent lourdement endettés.

L’agriculture moderne a permis une nourriture abondante, mais à un coût qui dépasse le simple poids financier de la PAC. Ce dernier quart de siècle, 40 % des oiseaux vivants sur les terres agricoles ont disparu. Les populations d’abeilles s’effondrent, mettant en danger la pollinisation nécessaire à une grande partie des plantes alimentaires. Les rivières et les mers ont été polluées par des engrais, des pesticides et des lisiers. Chaque année, les plus anciennes prairies naturelles sont transformées en cultures arables. De vastes zones humides sont asséchées, elles aussi perdues à jamais. La PAC a fait bien peu de chose contre cela. En France, par exemple, les aides données aux agriculteurs pour les aider à protéger l’environnement étaient de 380 millions d’euros, en 2008. Une somme bien faible par rapport aux 9,34 milliards de subventions qui leur ont été versées.

Les choses se sont quelque peu améliorées ces dernières années. L’Europe ne nuit plus aux agriculteurs des pays pauvres en y déversant d’énormes excédents subventionnés. Les agriculteurs produisent ce que demande le marché et ne prennent plus leurs décisions de productions en fonction de prix dictés par les gouvernements. Ces évolutions ont cependant été combattues à chaque étape par les syndicats agricoles et par les fonctionnaires des ministères de l’agriculture, qui leur semblent souvent affiliés.

En ce moment même, ces modestes progrès subissent l’assaut d’un nouveau vent protectionniste. Face à la croissance démographique et au changement climatique, le défi alimentaire mondial est, à juste titre, de retour sur l’agenda politique. Les prix élevés de l’hiver 2007-2008 ont posé des problèmes d’accès à l’alimentation dans les pays pauvres. Même les consommateurs européens, plus riches, ont senti la pression. Certains cherchent une réponse dans une plus grande autosuffisance de l’Europe. Pourquoi, arguent-ils, nous mettre à la merci des marchés mondiaux, alors que nous pourrions produire plus sur notre propre terre ?

Justifier une telle politique agricole sur ce raisonnement serait une erreur. Aussi séduisante soit-elle, l’idée d’une autosuffisance alimentaire est illusoire si elle s’accompagne d’une encore plus grande dépendance en importation de gaz russe, pour produire des engrais, et de pétrole du Moyen-Orient comme carburant.

Au lieu d’une nouvelle poussée d’intensification non pérenne, il nous faut encourager une agriculture plus axée sur la protection des ressources. Les changements climatiques vont accentuer les risques d’extrêmes sécheresses, inondations, mauvaises récoltes, et les tensions récentes sur les marchés pourraient n’être qu’annonciatrices de bien plus grandes discordes au milieu du XXIe siècle.

Il serait sage de préserver la fertilité de nos sols souvent surexploités, de conserver notre précieuse eau, de maintenir la biodiversité nécessaire à la pollinisation de nos fruits et légumes et, plus généralement, nos ressources écologiques pour un futur aussi incertain. En Europe, il y a peu de réserves de terres à mobiliser, et des fortes augmentations de rendement seront peut-être difficiles. Aider les agriculteurs des pays pauvres à améliorer leur productivité ne peut que participer à l’accroissement de la production globale.

A la suite de l’élection du nouveau Parlement européen et de la nomination de la nouvelle Commission, l’UE va, cette année, commencer un réexamen fondamental de sa politique agricole, qui représente 40 % du budget européen. Or, en plus d’aider un segment de la société, qui est en fait souvent plus riche que le citoyen moyen, le contribuable européen obtient peu de chose avec son argent. L’avenir est à une politique commune qui protège et préserve les ressources de l’Europe en reconnaissant le rôle de l’agriculture durable. Il faut pour cela une radicale réorientation de la PAC.

Certes, un tel changement sera combattu par ceux qui se sont habitués à recevoir des subventions sans contrepartie. Mais au moment où les budgets européens sont sous pression, il n’est pas souhaitable de continuer comme par le passé. En 2009, nous avons découvert où allait l’argent et avons pu voir l’iniquité et l’inefficacité d’un système qui, en 2008, a attribué 1 583 120 euros d’aides directes au prince Hans Adam II de Liechtenstein et 253 987 euros au prince de Monaco. Cette année, nous devons nous mobiliser pour mettre en place une meilleure politique.

Jack Thurston, cofondateur de Farmsubsidy.org et d’un réseau de journalistes et d’universitaires qui plaident pour une plus grande transparence de la PAC.