Les démocraties à l’épreuve de la démagogie

Le principe de la souveraineté nationale exerce une influence décisive sur les conceptions contemporaines de la légitimité politique. Les Etats sont censés incarner des nations. L’autorité de leurs dirigeants tient au fait, ou à la fiction, qu’ils représentent le peuple, qu’ils agissent au nom d’une communauté nationale. Dans cette logique, la démocratie est le seul régime garantissant la souveraineté nationale.

Cette conception de la souveraineté est née avec les révolutions américaine et française. Elle s’est imposée à partir du XIXe siècle en Europe, puis dans l’ensemble du monde. Elle n’est pas dissociable d’une anthropologie. Les penseurs des Lumières considéraient que les êtres humains étaient capables d’autonomie et de raison; ils misaient sur l’éducation pour combattre l’ignorance, pour assurer l’essor de la démocratie, de la paix et de la prospérité. Ils croyaient au progrès, y compris dans la sphère des valeurs, des institutions et de la vie politique. Dans ce domaine, leur croyance s’est révélée en partie illusoire.

Démocraties fragiles

Le cours de l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Les individus sont doués de raison, mais ils sont aussi tributaires de leurs émotions. La vie politique entretient les passions, puisqu’elle a pour enjeux les conflits d’intérêts et de valeurs, aussi bien que les rapports de pouvoir. La Révolution française déboucha sur la terreur et aux Etats-Unis l’héritage des pères fondateurs fut mêlé au racisme et à l’injustice sociale. Le projet national exacerba les sentiments identitaires, la xénophobie et le racisme. Les nations se sont affrontées dans des guerres d’une barbarie croissante, associées à des génocides.

Après 1945, les démocraties ont progressé, mais sont restées fragiles; elles résistent mal à la démagogie. Donald Trump a été élu président des Etats-Unis et en Europe on constate l’avancée des populismes, celui des masses en quête de bouc émissaire, séduites par des croyances magiques. Dans le reste du monde, un grand nombre de gouvernements travestissent les principes de la souveraineté nationale. Près des trois quarts des Nations unies sont constituées d’Etats autoritaires ou tyranniques, d’ordinaire voués à la corruption et à l’injustice.

Mythe de la volonté populaire

Les dérives néfastes de la souveraineté nationale ne doivent en aucun cas être invoquées pour en disqualifier le principe, mais au contraire pour soutenir les politiques et les institutions nécessaires à sa réalisation. La question de la représentation du peuple est inhérente à cette problématique. Les révolutionnaires durent rompre avec les conceptions de Rousseau, en reconnaissant qu’une assemblée représentative devait assurer l’exercice de la souveraineté, et il est apparu que la démocratie directe était une illusion. Elle l’est restée.

La volonté des citoyens ne peut s’exprimer sans l’intermédiaire de parlementaires démocratiquement élus, compétents et soucieux du bien public. En Suisse, la multiplication des consultations populaires sur des sujets hétérogènes suscite l’abstention des citoyens et nourrit le populisme. Ailleurs, le mythe de la volonté populaire favorise le déchaînement des passions collectives et la prépondérance de politiciens sans scrupule, comme en témoigne le Brexit. Certes, le gouvernement des experts et des gestionnaires est également néfaste.

Mécanismes de coopération

Cette problématique des institutions démocratiques est encore compliquée par la mondialisation qui affecte les pratiques de la souveraineté nationale. Les Etats sont confrontés à des problèmes qui trouvent leur origine dans la sphère très faiblement régulée des interactions transnationales. Leur légitimité reste liée à leur capacité de créer les conditions nécessaires à la sécurité et au bien-être de leur population, mais ils ne peuvent réaliser ces objectifs sans participer à des mécanismes de coopération et d’intégration régionale, ce qui leur impose des obligations, mais aussi des droits et des surcroîts de capacité.

Comment contrôler par des procédures démocratiques efficaces ces nouvelles formes de gouvernance dont les incidences échappent aux volontés des gouvernements et aux parlements nationaux? On est au cœur des difficultés que rencontre le processus d’intégration européenne. Il faut les affronter de manière constructive et réaliste en reconnaissant que la souveraineté des peuples de l’Union passe par le renforcement des institutions européennes.

Il faut développer, comme le suggère le président français Emmanuel Macron, des mécanismes gouvernementaux et parlementaires pour superviser la monnaie unique, tout en acceptant des réformes institutionnelles s’adaptant au fait que les Etats européens progressent à des vitesses variables vers la constitution d’une fédération européenne. L’histoire de la Suisse – sinon le cours de sa politique actuelle – devrait être édifiante à cet égard.

Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.

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