Comment faire la guerre à l’Etat islamique

La razzia en Irak de l’« Etat islamique » (EI) sur Mossoul, deuxième ville du pays, et sur les zones sunnites, provoquant une catastrophe humanitaire au cours de l’été 2014, puis la barbarie des décapitations d’otages étrangers ont suscité des perspectives d’intervention internationale. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a rassemblé une coalition large et hétéroclite, complétée par une conférence internationale sur l’Irak mise en place par la France et des préparatifs militaires par le Pentagone.

Après le « moment » d’interventionnisme unilatéral exacerbé de l’administration George W. Bush entre 2003 et 2006, cette ample coalition est essentielle pour les concepteurs de l’intervention présente. Une quarantaine de pays en font partie, dont une dizaine de pays arabes, une caution régionale essentielle, même si nombre d’entre eux ne souhaitent pas être identifiés ouvertement. Quant à la Russie, elle conditionne sa participation à une résolution du Conseil de sécurité limitée à la lutte contre le terrorisme.

FAUT-IL UNE INTERVENTION EN SYRIE ?

Un grand jeu régional est en marche dans la perspective de l’intervention. D’abord, l’intervention contre l’EI ramène la question de l’opération militaire contre le régime de Bachar Al-Assad, qui avait été ajournée, après l’attaque chimique d’août 2013, par un accord russo-américain sur le désarmement chimique.

Elle pose la question de l’intervention sur le sol syrien, puisque l’EI opère et prospère depuis l’est de la Syrie, avec pour « capitale » Rakka (une capitale abbasside éphémère). Et le régime Al-Assad a derechef proposé son aide à la « lutte contre le terrorisme », bon moyen pour lui de se relégitimer extérieurement. La perspective d’intervention relance nombre de questions reportées par l’administration Obama sur le soutien militaire à une opposition syrienne en lutte contre le régime mais aussi l’EI.

La reconquête opérée par le régime à partir de 2013, avec le soutien russe et l’aide de ses alliés iraniens et libanais (Hezbollah, « parti de Dieu »), de territoires et villes perdus (à l’ouest du pays) ainsi que la résilience de l’opposition très divisée et affaiblie ont conduit à une situation d’impasse militaire. Et à des dilemmes que l’administration Obama avait décidé d’ignorer, après l’échec de toute perspective russo-américaine de solution politique avec Genève II, en fournissant néanmoins à quelques groupes sélectionnés des armes antichars. Le témoignage au Congrès, en juillet, du déserteur et photographe d’une morgue militaire syrienne, « César », a relancé le débat sur les crimes massifs du régime syrien.

COMMENT GÉRER LA GUERRE FROIDE RÉGIONALE ?

Ensuite, l’intervention potentielle doit prendre en compte les données complexes d’une « guerre froide régionale » dans laquelle l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie sont très actifs, autour d’un affrontement construit comme une opposition entre puissances sunnites contre régimes « chiites » (Syrie, Iran, Irak, Hezbollah). Et les monarchies du Golfe ont aussi laissé proliférer sur leur sol des réseaux transnationaux de soutien financier et humain au djihad syrien, dont une partie alimente l’EI. Le principe du soutien à l’ennemi mortel de son ennemi dans le court terme a joué, la priorité pour l‘Arabie saoudite étant de faire chuter le régime syrien et d’affaiblir le Hezbollah (d’où l’accord avec la France pour équiper l’armée libanaise).

L’EI a aussi prospéré sur les ambivalences turques dans le contrôle de sa frontière avec la Syrie. La politique turque, fortement brouillonne, souvent affaire de services secrets, a joué les Frères musulmans (dans une politique étrangère mettant l’accent sur la dimension musulmane) et les salafistes djihadistes (dans le cadre d’une « confessionnalisation » de la politique turque impulsée par M. Erdogan, alors premier ministre), sans faire le tri entre ceux ayant un agenda strictement national syrien, voire ceux qui se « salafisent » par opportunisme politique et économique, et ceux relevant de l’Etat islamique. La menace plus aiguë à partir de l’été 2014 et la prise de conscience par la Turquie et l’Arabie saoudite que le groupe recrute nombre de leurs nationaux ont conduit à des réorientations.

QUEL RÔLE POUR L’IRAN ?

La Turquie négocie encore sa participation à la coalition et mise sur l’aide humanitaire sans aller jusqu’aux opérations de combat. Enfin, la question de la place de l’Iran est revenue sur les devants, avec une alliance de facto sur le terrain : les drones américains arrêtent les djihadistes avec l’aide des forces kurdes (dont certaines de la branche syrienne du PKK turc !) et de milices irakiennes renforcées par des unités des gardiens de la révolution iraniens !

Certes, il n’y aura pas de rapprochement ouvert, tant la relation Iran-Etats-Unis est marquée par les images négatives de trente-cinq ans d’imprécations réciproques et de méfiance, certes adoucies à l’heure de la présidence d’Hassan Rohani, sans que le Congrès américain en soit convaincu. Mais le dossier pèsera, au grand dam des monarchies arabes du Golfe, à l’heure de négociations décisives sur le dossier nucléaire iranien, qui n’abordent pas seulement les aspects techniques, mais aussi ces questions, en tout cas dans les discussions informelles.

L’intervention sera différente, car il ne s’agit pas seulement de frapper un ennemi « territorialisé » dans le « califat » de l’EI proclamé symboliquement le premier jour du ramadan 2014. Le noyau dur de l’EI est un groupe très idéologique et sectaire, comme l’ont montré ses exactions contre les chrétiens, les Kurdes yézidis ou les musulmans chiites, et tout groupe allogène dans sa propre vision. Ce projet, fortement diffusé sur les réseaux sociaux, lui assure une propagande de recrutement auprès de djihadistes tunisiens, libyens, turcs, saoudiens, tchétchènes et aussi européens, des déracinés par rapport au terrain local.

POURQUOI L’EI EST-IL SI EFFICACE ?

La particularité de ce groupe est de fortement s’enraciner localement, profitant de la désespérance des populations et des impasses de la militarisation en Syrie ou capitalisant sur la dénonciation généralisée par les sunnites irakiens de leur marginalisation politique.

En Syrie, il se présente comme un groupe combattant efficace, qui paie ses combattants, les nourrit, et assure une redistribution locale à des populations affamées et démunies. Il s’intéresse particulièrement à la reconstruction d’un système éducatif pour les plus jeunes. Il y a accumulé des ressources importances (taxes, contrebande, rançons, pétrole).

En Irak, il n’a pu effectuer sa poussée spectaculaire de l’été, après avoir pris en janvier 2014 la ville symbole de Fallouja, sans l’appui de réseaux baathistes, tribaux, familiaux, voire soufis sunnites, dans des régions sunnites conservatrices. Ces dernières étaient en véritable révolte (l’intifada sunnite) depuis fin 2012 contre les politiques confessionnelles (chiites) menées dans l’appareil d’Etat et les forces de sécurité (donc les principaux employeurs du pays) durant le deuxième mandat de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki.

La complexité de l’intervention en découle. Comment agir en Syrie sans remonétiser un régime Al-Assad certes victorieux sur le terrain, mais affaibli par des pertes considérables et qui peine à remettre en place une « normalisation » autoritaire sur la Syrie dont il a repris le contrôle ? Le régime de Bachar Al-Assad a tout intérêt à se présenter devant la coalition interventionniste comme pris dans une lutte entre le régime en place et l’EI sans aucune troisième voie, finissant ainsi de dénaturer la véritable nature de la révolte syrienne de 2011.

EN SYRIE ET EN IRAK, SUR QUI S’APPUYER ?

D’où la volonté de l’administration Obama et de la conférence de Paris de maintenir le soutien, y compris militaire, à l’opposition syrienne. Reste à savoir laquelle. L’Armée syrienne libre (ASL) n’existe quasiment plus. Un mélange de groupes « islamistes » et « salafistes » totalement divisés mène la lutte dans de grands fronts regroupant des milices largement autonomes.

En Irak, la tâche est tout aussi complexe pour la coalition. L’Etat irakien tel que reconstruit ex nihilo par les Américains a largement « failli » dans des jeux communautaires-confessionnels.

Depuis le retrait complet américain de 2011, l’armée, pourtant pléthorique sur le papier, n’existait pas, mais ressemblait à des milices manipulées par M. Maliki, qui ne défendront pas un territoire perçu comme sunnite (Mossoul) mais se débanderont en laissant un matériel militaire considérable aux djihadistes, ou avec ses unités kurdes qui ne défendront au départ réellement que le territoire perçu comme kurde « historiquement ».

Même constat au sein de l’appareil d’Etat. Il y a là la clé de la lutte en Irak contre l’EI, par-delà les livraisons d’armes aux forces kurdes et les quelques conseillers militaires américains renvoyés en Irak. Et ce type de contexte d’intervention risque de se rencontrer ailleurs. Le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, a évoqué la possibilité d’une intervention en Libye à l’heure des combats à Tripoli entre milices intégrées dans l’appareil d’Etat et où le pays se polarise avec deux gouvernements rivaux.

La progression de Boko Haram et de son (autre) « califat » vers des villes nigérianes, pas très loin des frontières maliennes, ressemble à une dérive à la manière de l’Etat islamique. Autant bien comprendre ces contextes d’intervention pour intervenir efficacement.

Philippe Droz-Vincent est professeur de science politique et de relations internationales à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Ses travaux récents portent sur la Syrie (State of Barbary (Take Two): From the Arab Spring to the Return of Violence in Syria, Middle East Journal, vol. 68, no1, Winter 2013-2014), sur l’autoritarisme («Civilianizing the State: Reflections on the Egyptian Conundrum», The Middle East Institute, notes du 14-05-2014). Il prépare un ouvrage comparatif sur les militaires et les révolutions arabes.

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