L’empire russe ou le rêve menacé de Vladimir Poutine

Mécontent de la destitution d’un président ukrainien prorusse par un soulèvement pro-occidental, Vladimir Poutine réplique en annexant la Crimée.

Ce que Nikita Khrouchtchev avait donné à l’Ukraine en 1954, Vladimir Poutine le reprend en 2014. Vu de l’Ouest, ce geste brutal confirme le retour à une forme de guerre froide entre la Russie et l’Occident. L’objectif affiché, protéger la population russe de la péninsule et assurer la sécurité de la base navale de Sébastopol, affirme une force, mais cache mal une frustration : la prise de la Crimée entraîne la perte de l’Ukraine. Surtout, elle trouble les autres pays postsoviétiques du Caucase et de l’Asie centrale.

Car presque toutes les ex-Républiques soviétiques ont des minorités russophones et/ou des bases militaires russes. Dans le Caucase, l’Arménie abrite une base ; son voisin, l’Azerbaïdjan, a quelques minorités russes, une base militaire en cours de fermeture mais aussi plus d’un million de migrants azerbaïdjanais travaillant en Russie et dont les revenus rapatriés sont essentiels à la société et à l’économie du pays.

En Asie centrale, les satrapes en place ont encore plus de raison de s’inquiéter.

Au Kazakhstan, 25% de la population est russe et le pays abrite le cosmodrome russe de Baïkonour. La longue frontière (près de 7 000 kilomètres) entre la Russie et le Kazakhstan est contestée par certains cercles nationalistes russes.

Au Kirghizistan, la part de la population russe n’est pas négligeable et la base militaire russe de Kant, près de Bichkek, procure à la Russie des capacités d’intervention.

Au Tadjikistan, la minorité russe est très faible mais le pays accueille la 201unité motorisée de l’armée russe, censée protéger la frontière tadjiko-afghane et dont les effectifs dépassent les 7 000 soldats.

En Ouzbékistan, la Russie n’a plus de base mais des minorités russophones et emploie chez elle des centaines de milliers de travailleurs ouzbeks dont les revenus rapatriés contribuent à la paix sociale.

Le Turkménistan est le seul Etat d’Asie centrale à être sorti de la tutelle de la Russie et où celle-ci ne dispose plus guère de moyens de pression.

L’ère du soupçon. Dès lors, la politique de Vladimir Poutine prend un autre visage. Maître des destinées de la Russie depuis quatorze ans, il n’a jamais caché son ambition de refaire de son pays une puissance internationale. Pour recréer non l’Union soviétique mais un autre bloc géopolitique autour de la Russie, capable de faire face à l’Union européenne, à la Chine et aux Etats-Unis. Pari perdu. Vladimir Poutine rêvait d’une Union eurasienne, sur le modèle de l’Union européenne, avec l’économie libérale et sans la démocratie ni les droits de l’homme, rassemblant la Russie et la plupart des républiques issues de l’URSS. L’Ukraine, par sa population, ses infrastructures industrielles et son agriculture, serait un des piliers du nouvel édifice. La révolution de Maidan a dissipé (provisoirement ?) le rêve de grandeur eurasien. L’invasion de la Crimée, venant après celle de l’Ossétie du Sud en 2008, ne peut que susciter les craintes des partenaires caucasiens et centrasiatiques de la Russie.

En effet, les opinions comme les leaders du Caucase et d’Asie centrale ont été fortement impressionnés par les manifestations du Maidanqui ont renversé le président élu, Viktor Ianoukovitch. Les médias locaux sont restés prudemment discrets sur le changement de régime. Car les peuples d’Asie centrale sont plus sensibles à ce qui se passe dans l’ex-URSS qu’aux convulsions d’un monde arabe trop loin de leur réalité. La révolution des roses en Géorgie en 2003 constitue, encore à ce jour, un modèle pour les forces démocratiques dans la région. Au spectre de la révolution populaire s’ajoute la menace, autrement plus traumatique, de l’ingérence militaire russe. Les opinions et les leaders centrasiatiques et caucasiens savent que ce qui s’est passé en Crimée peut se produire chez eux et anéantir leur souveraineté.

Une victoire à court terme. Dès lors, quelles conséquences aura l’annexion de la Crimée sur les relations entre la Russie et ses anciens satellites ? Devenues indépendantes malgré elles en 1991, toutes ces Républiques sont désormais attachées à leur souveraineté. Restées autoritaires et tenues par des autocrates inamovibles, elles ont cherché à quitter le giron de la Russie, à diversifier leurs relations et à se rapprocher de l’Occident. Toutefois, pris entre des partenaires occidentaux conditionnant souvent leur coopération à des efforts de démocratisation, et une Chine peu soucieuse de leur autoritarisme mais agressive dans sa conquête des marchés, les régimes postsoviétiques se sont progressivement retournés vers le grand frère d’hier, plus à même de les protéger.

Or, l’annexion de la Crimée ravive chez les petits frères de bien sombres souvenirs d’emprise totale. Dans une telle situation, comment faire confiance à la Russie ? Pourquoi adhérer à une Union eurasienne aussi inégale ? Le Kazakhstan, ce géant dont l’économie est la plus prospère d’Asie centrale, était le partenaire le plus engagé dans la création de l’Union eurasienne et aussi le plus vulnérable face au désir d’empire de la Russie de Vladimir Poutine. L’Union, qui devait voir le jour en 2015, se construisait moins sur la confiance que sur la nécessaire résistance au poids économique et politique grandissant de la Chine. Or, après les événements de Crimée, la Chine apparaît finalement moins menaçante que la Russie.

Ainsi, en privilégiant une politique impérialiste réactive en Ukraine, Vladimir Poutine mise gros sur le soutien de son «étranger proche» devenu souverain, bien qu’économiquement dépendant par pragmatisme. En voyant la main de l’Amérique derrière chaque trouble politique et chaque changement de régime dans la zone postsoviétique, Vladimir Poutine risque fort de détruire tout ce qu’il a construit depuis son accession au pouvoir pour restaurer le leadership de la Russie sur la scène mondiale. La victoire en Crimée dénote une vision à court terme, car elle renforce la méfiance de ses voisins et «dédiabolise» l’expérience chinoise.

Pierre Chuvin, professeur émérite, université Paris-X-Nanterre. Ex­-directeur de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (Ifeac) et Bayram Balci, Ceri Sciences-Po, actuellement chercheur invité à la Fondation Carnegie Washington. Ex­-directeur de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (Ifeac)

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