Y a-t-il eu des violences policières en Mai 68 ?

Il y a eu sept morts au cours des manifestations de mai-juin 1968, selon la plupart des historiens. L’usage des armes à feu fut exceptionnel. Les forces de l’ordre ont tiré deux fois à balles réelles : le 30 mai, dans le Calvados, tuant un jeune homme, et le 11 juin, devant l’usine de Sochaux à Montbéliard, abattant l’ouvrier-serrurier Pierre Beylot, 24 ans. Les manifestants de rue n’ont pas utilisé d’armes létales. Mais si Mai 1968 n’a pas été une révolution sanglante, ni même une « révolution » au sens classique d’une tentative de renversement politique, ce ne fut pas non plus un « carnaval », un « psychodrame », ou des « saturnales » menées par « la jeunesse dorée du XVIe arrondissement », comme a pu l’écrire Raymond Aron.

L’historienne Michelle Zancarini-Fournel met en garde contre cette « interprétation aronienne », qui « gomme la violence » à l’œuvre pendant ces deux mois. Fabien Jobard, sociologue de la police, prévient lui aussi : « La thèse développée après coup d’une police responsable, pleine de sang-froid, à la violence contenue ne correspond pas à la réalité, même si, grâce à des hommes comme le préfet Maurice Grimaud, le pire a été évité. »

Faute originelle

Dès les premiers jours, le gouvernement gaulliste entend étouffer dans l’œuf l’agitation étudiante née à l’université de Nanterre, où la mobilisation contre la guerre du Vietnam s’étend – comme elle le fait sur les campus américains et européens. Le 3 mai, il fait évacuer manu militari la Sorbonne, où se tient un meeting. C’est la faute originelle de Mai 1968. Aussitôt, la nouvelle se répand au Quartier latin. Il faut comprendre l’émoi qui saisit les étudiants et les professeurs. Comme le rappellent Hervé Hamon et Patrick Rotman dans Génération (Seuil, 1987), la dernière fois que la Sorbonne, protégée depuis des siècles par une tradition d’inviolabilité, a été fermée, c’était sous l’occupation allemande, en novembre 1940.

Rapidement, des centaines d’étudiants se regroupent autour de la vieille faculté, tonnent « Libérez la Sorbonne », font le salut nazi, crient « CRS SS ! » devant les gendarmes mobiles armés de mousquetons, au pied de la muraille des cars. La répression est immédiate : « La police disperse très vigoureusement la foule, sans discernement », relève Michelle Zancarini-Fournel dans 68. Une histoire collective (1962-1981) (La Découverte, 2008). Des scènes violentes se multiplient : tabassages à terre, passants molestés. Indignés, des groupes d’étudiants et même des riverains tentent de contenir les charges, se battent avec la police. C’est l’émeute. L’historienne écrit : « Lancers de pavés, barricades, voitures renversées, toutes les formes des manifestations futures sont déjà présentes en modèle réduit, avec une nouveauté (…) : la violence devient, ce soir-là, le lot commun des manifestants et des manifestantes. »

Les jours suivants, jusqu’à la « nuit des barricades » du 10 mai, les manifestations étudiantes sont réprimées sans ménagement, les exactions se poursuivent : robes déchirées, coups au ventre, grenadage à tir tendu, etc. Elles sont aussitôt dénoncées par tracts, et jusque sur les radios – Europe 1 et RTL jouent un rôle crucial d’information. « Les ratonnades et les matraquages perpétués par une police parisienne formée sous le préfet Maurice Papon, explique Fabien Jobard, sont dans la logique des opérations policières liées à la guerre d’Algérie » : les neuf morts du 8 février 1962 au métro Charonne sont dans toutes les mémoires.

« A bas l’État policier ! »

Ces violences contribuent à mobiliser et à radicaliser l’ensemble des étudiants, qui s’interrogent sur la valeur démocratique du régime, et à leur gagner, les premières semaines, la sympathie de la population. « A bas l’Etat policier » devient un des slogans récurrents des manifestations.

La grève générale avec occupation s’étend à tout le pays, obligeant gouvernement et patronat à négocier, le 27 mai, les accords de Grenelle. Dans beaucoup des grandes usines, la base ouvrière les rejette. Quand, le 30 mai, soutenu par une imposante manifestation sur les Champs-Elysées, le général de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, le rapport de force se politise. Les forces de police interviennent alors dans plusieurs usines, constate l’historien Nicolas Hatzfeld, auteur de Gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux (L’Atelier, 2002), pour « obtenir un pas décisif de reprise dans la branche automobile, dont l’image est forte dans la société de l’époque ».

Le 6 juin, les half-tracks des CRS enfoncent de nuit les grilles de l’usine Renault de Flins (Yvelines). Le 9 juin, elles entrent en force dans l’usine Peugeot de Sochaux (Doubs). De graves violences suivent. A Flins, un lycéen venu participer aux combats, Gilles Tautin, se noie dans la Seine. Chez Peugeot, deux ouvriers trouvent la mort. La police doit se retirer des usines, qui sont réoccupées par les ouvriers. Nicolas Hatzfeld fait cette analyse : « Tactiquement, l’intervention policière est une faute. Elle conduira les usines automobiles à faire grève dix jours de plus, et les directions à accorder des concessions substantielles. »

Pour Fabien Jobard, les efforts faits pour éviter les morts, comme les scandales des exactions policières de mai-juin 1968, ont fait évoluer les pratiques du maintien de l’ordre. Elles inaugurent « une ère paradoxale où la plus grande énergie est consacrée à la répression des éléments violents, mais sous les injonctions voulues par le préfet Grimaud de retenue collective et de maîtrise des troupes face aux manifestants ». Une histoire à suivre…

Par Frédéric Joignot

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *